“Les jeunes ont besoin d’un leader” : en France, les prêtres influenceurs séduisent la jeunesse chrétienne
Publié en mars 2026, le rapport de la Conférence des Évêques de France souligne l’émergence de nouveaux acteurs de la conversion : les influenceurs catholiques. Parmi eux, des prêtres charment par leur personnalité et leurs formats innovants. Un nouveau pouvoir d’influence, au risque de confondre l’annonce du Christ et la promotion de soi.
Par Alice Sacco
Publié le 3 amai 2025

Père Gaspard répond à la question d’un adolescent depuis le jardin de la Société Catholique Jean-Marie-Vianney, le 20 avril 2026, à Ars-sur-Formans, France. SciencesPo / Alice Sacco
“Plus un bruit s’il vous plaît… Ça tourne!” Lundi 20 avril dans la campagne lyonnaise, l’ombre des châtaigniers, le gazouillis des pinsons : le décor parfait pour un tableau de Claude Monet ou une vidéo du Père Gaspard Craplet. Les pieds dans l’herbe, le prêtre de 52 ans, microphone clippé au col romain, répond à la question de Marcel, 16 ans : “Mon père, est-ce que l’abbé Pierre est au paradis ?”
Voix fêlée, sourire espiègle et regard à la Clint Eastwood, Père Craplet organise toute l’année des camps pour jeunes chrétiens à Ars-sur-Formans. Depuis 2021, il est aussi influenceur. “Vous avez laissé de la place pour les sous-titres ?” lance-t-il au groupe d’adolescents chargé de le filmer.
Lancé à leur initiative, son compte Instagram cumule maintenant plus de 110 000 abonnés. “Ce n’était pas mon idée, confie l’influenceur aux 1 200 vidéos. Mais à mesure qu’on reçoit des questions, ça devient difficile d’arrêter.”
Comment oublier une fille qui ne m’aime pas ? Comment garder confiance en l’Église malgré les abus ? Plus récemment : que penser du congé parental pour homme ? Filmé en extérieur, sous lumière naturelle et en plan continu, son contenu est à l’image du décor : sans prétention. “Mes confrères se donnent beaucoup plus de mal, observe-t-il. C’est peut-être ma force.”
Car Père Gaspard n’est pas le seul à répondre aux interrogations des jeunes chrétiens. Depuis le Covid-19, de nouvelles personnalités comme le Frère Paul- Adrien (354 000 abonnés sur Instagram), le Père Pouzin (59 000) et le trio du PadreBlog (144 000) prêchent la parole de Dieu sur des musiques épiques et des vignettes tape-à-l’œil. Fréquemment invités sur les plateaux de télévision, ces prêtres évangélisateurs participent à la hausse du nombre des baptêmes en France.
D’après un récent sondage de Famille Chrétienne auprès de 900 catéchumènes, 84 % des baptisés en 2025 suivent des influenceurs religieux. Une tendance confirmée dans le dernier rapport de la CEF publié en mars 2026 : 11 % des nouveaux baptisés interrogés voient les influenceurs catholiques comme l’élément déclencheur de leur conversion.
Au nom du Père
C’est le cas de Manon, 28 ans, baptisée cette année et “hameçonnée” sur les réseaux sociaux. Ce dimanche 19 avril, à l’église Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle, à Paris, elle assiste à son premier néophytat, une réunion pour nouveaux baptisés. Issue d’une famille musulmane, l’étudiante en médecine a mené seule sa catéchèse, épaulée par les stories du Père Pouzin. “C’est lui qui m’a transmis les codes, confie-t-elle entre deux parts de quatre-quarts. Sans ses conseils, je n’aurais jamais pu aller seule à la messe.”
De l’autre côté du buffet, Victor, 26 ans, est plus sélectif. Lassé des formules “sensationnalistes” de certains prêtres qu’il peine à prendre au sérieux, ce commercial a choisi son poulain : l’abbé Matthieu Raffray. “Il faut savoir faire le tri, c’est le seul qui parle de sujets délicats, comme le purgatoire, sans avoir peur de froisser.”
Régulièrement invité sur le plateau de CNews pour promouvoir l’Église traditionaliste, l’abbé Matthieu Raffray défend un catholicisme identitaire. Débatteur aguerri, pugnace et un brin autoritaire, il prend son rôle au sérieux. “Les jeunes ont besoin d’un leader, d’une figure forte sur laquelle se projeter, loin du sentimentalisme”, dit-il.
Avant d’ouvrir sa chaîne YouTube en 2021, l’abbé Raffray enseignait à l’Université pontificale de Saint-Thomas-d’Aquin, à Rome. “Je parlais de philosophie médiévale devant dix spécialistes du troisième âge. Aujourd’hui, entre Insta, YouTube et X, je m’adresse à un demi-million de personnes par jour.” Un succès bâti à force de prises de parole sur l’homosexualité, le wokisme oul’islam, la sainte trinité du clic. “J’assume être provocateur, Jésus l’était aussi !” Mais a-t-il connu, de son vivant, un tel succès ? Plus tôt ce jour-là, l’abbé Raffray se faisait interpeller sur la ligne 6 du métro parisien pour un selfie avec deux collégiens.
“Je ne veux pas devenir un gourou”
La figure du prédicateur à succès n’est pas nouvelle au sein de l’Église catholique. Au XVIIIe siècle, l’éloquent Père Henri-Dominique Lacordaire remplissait les bancs de Notre-Dame-de-Paris lors de conférences devenues célèbres et, dans les romans de Stendhal, les dames de bonne société s'empressaient d’aller à la messe pour voir leur prêtre adulé. “Mais sur le net, l’ampleur de leur visibilité est nouvelle, soulève Isabelle Jonveaux, sociologue des religions et professeur à l’Université de Fribourg. Or, plus on cumule les abonnés, plus on a tendance à se dévoiler et à se distancer des textes.”
Au-delà des risques “d’abus de faiblesse et d’emprise psychologique”, la sociologue juge que “ce pouvoir d’influence peut mettre en péril l’Institution catholique”. Matthieu Jasseron, aussi connu sous le nom de “Père Matthieu” ou “Prêtre de TikTok”, en est le parfait exemple.
Avec plus d’un million d’abonnés sur différentes plateformes, cet ancien curé d’une petite paroisse de Bourgogne fut longtemps le prêtre le plus suivi de France. En 2021, ses vidéos “clichés vs réalités de l’Église”, publiées à un rythme effréné sur TikTok, cartonnent auprès du jeune public. Mais les polémiques gonflent en même temps que son audience.
Premier tollé en août 2021, lors d’une vidéo dans laquelle il affirme que pratiquer l’homosexualité n’est pas un péché. Un an plus tard, après avoir nié l’existence du diable, les évêques le rappellent à l’ordre. Trois ans d’influence auront suffi pour que le prêtre de 39 ans décide de fermer sa chaîne. “Cette position médiatique flatte en moi un orgueil qui n’est pas très ajusté, confie-t- il, dans sa vidéo d’adieu du 20 octobre 2024. Je ne veux pas devenir un gourou”.
Convaincre les évêques
Pour prévenir de ce danger, le pape François commande, dès 2024, une étude, “Mission sur l’environnement numérique”, publiée le mois dernier. Chargé de formuler des recommandations pour une évangélisation fiable, le dossier propose “la promotion de campagnes nationales d’éthique numérique pour encourager des environnements en ligne sûrs, sans abus et centrés sur l’Évangile”.
Ce sera sans Monseigneur Pascal Wintzer, archevêque de Sens-Auxerre, en profond désaccord avec l’évangélisation en ligne. “Ces plateformes exhortent l’impulsivité, le narcissisme et la frivolité”, souffle le sexagénaire, horrifié par la dernière story du Frère Paul-Adrien, daté du 29 avril 2026. Sur un hit de Madonna, le prêtre, couronné d’un chapeau de cowboy, fête son anniversaire. Lorsqu’il essaie sa nouvelle paire de Ray-Ban Aviator, une voix d’enfant lance : “Qu’il est beau l’influenceur !”
Monseigneur Wintzer réprouve : “De mon temps, le prêtre devait accomplir sa mission au contact direct de ses fidèles”. Avant de conclure avec un passage de l’Évangile, “un bon pasteur connaît ses brebis et ses brebis le connaissent.”
La nuit gagne Ars-sur-Formans. Les jeunes ont fait une prière et zippé leur tente pour la nuit. Soutane au placard, Père Gaspard finit d’écrire l’introduction de son prochain roman, “Le Secret de la messe”. Un livre qu’il prévoit d’envoyer, dédicacé, à une dizaine d’évêques. “Je vais leur montrer que je suis différent, promet-il, je ne suis pas qu’un rigolo sur internet”.
Posé sur la table de chevet, son iPhone palpite sans relâche. Sa messagerie Instagram affiche une cinquantaine de messages non
lus. Le dernier vient de Laura, 17 ans, conclu d’un cœur rouge. “Dites-moi, mon père, puis-je vous aimer d’un amour platonique ?”